Les Héritiers

Les Héritiers, le nouveau film de Marie-Castille Mention Schaar, nous raconte l'histoire vraie d'une classe de seconde difficile de banlieue, se passionnant soudain pour le concours national de la résistance et de la déportation, sous l'impulsion de leur professeur principal.

Interview avec la réalisatrice et deux des acteurs, Ahmed Drame et Stéphane Bak :

(Un journaliste du Télégramme était présent lors de l'interview, nous avons donc décidé de conserver son travail, on est comme ça chez Speed)

 

Journaliste du Télégramme : Tout d'abord, l'un des rôles principaux du film, la professeur d'histoire-géographie, existe vraiment ?

Marie-Castille Mention Schaar : Oui, absolument, elle a d'ailleurs contribué à donner beaucoup d'informations, sur sa manière de travailler. Ahmed avait ses souvenirs avec elle et ensuite, pour ma part, je suis allé effectivement l'observer dans ses cours au lycée, j'ai passé énormément de temps avec elle, surtout pendant l'année d'écriture du film.

 

JT : Justement, comment vous-est venu l'idée d'écrire ce film ?

M- C M-S : Quand Ahmed m'a raconté son histoire.

 

JT : Parce que vous êtes rentrés dans le monde du cinéma après votre classe de seconde ? (le personnage d'Ahmed, largement autobiographique, s'intéresse quelque peu au cinéma ndlr)

Ahmed Drame : C'est-à-dire que oui, je me suis intéressé de façon plus large au monde du cinéma, j'ai commencé à rentrer dans ce milieu, puis j'ai passé des castings, de façon très classique, j'ai décroché mon premier rôle important dans le film Les Petit Prince...mais avant ça j'avais déjà commencé à écrire le scénario de Les Héritiers.

 

SpeedWeb : Et donc entre ce scénario, et l'histoire vraie, quelle est la part fiction/réalité ?

A D : Rien n'a été inventé, tout est réel ? Après, certains élèves n'ont pas été traité de manière approfondie dans le film et sont dans le film la somme de plusieurs personnages, car on ne pouvait pas faire de cas par cas pour chaque élève. Par exemple, le personnage d'Olivier-Brahim, c'était l'un des seuls qui n'était pas dans ma classe de seconde mais il a été un de mes camarades de lycée, un de mes voisins qui habite dans le quartier ; et donc on a trouvé intéressant de le faire venir dans la classe et ainsi le faire vivre réellement dans le film. Ensuite, tous les personnages que tu vois dans le film, Théo, Mélanie, celui joué par Stéphane, ce sont des personnages ayant réellement existé dans ma classe de seconde et notamment toutes les séquences de vie dans lesquels on les voit s'amuser parfois, ou plus grave, se sont passées, ont existé à un moment précis de l'année de seconde. J'ai vraiment vécu avec eux.

 

JT : Leur réaction quand ils ont su qu'on allait faire un film sur eux ?

A D : Ils sont tous très surpris. Après, je ne leur ai pas dit « je vais rentrer dans vos vies, vous décrire tel quel », je me suis plutôt inspirer de leur façon d'être, de leur comportement. Par ailleurs, c'est surtout la vision de réalisatrice de Marie Castille qui s'est basée sur ce que je lui racontai, sur ce que la professeur lui disait surtout, qui a servi au film. Ensuite, Marie-Castille est également allée observer les classes de seconde, plusieurs élèves de seconde, leur comportement, comment ils réagissaient face à un cours et elle a décidé de le mettre en œuvre avec mes souvenirs en même temps.

 

JT : Et comment avez-vous pris connaissance de ce scénario ?

M-C M-S : Ahmed m'a envoyé un mail, il avait écrit une histoire, pas celle-là, mais qui m'a donné envie de le rencontrer, parce qu'elle parlait d'un concours et donc, j'avais envie d'en savoir un peu plus sur pourquoi il avait écrit cet histoire et c'est en le rencontrant et en lui posant des questions qu'il m'a raconté cet histoire de Blum (le nom du lycée ndlr ) et de sa classe de seconde, et donc du concours de la résistance et de la déportation ; et plus il me racontait cette histoire, plus ça devenait intéressant, inhabituel en fait, original, touchant, inspirant...

 

JT : Vous êtes sortis du lycée, vous avez pris des cours de comédie ?

AD : Aucuns, j'ai juste été pendant une petite période avec mes amis, à un atelier qui s'appelait L'atelier des Caméléons, dans un quartier voisin où on pouvait faire des cours d'improvisation et j'y allais parfois avec des amis dans un délire de « déconnade », sans vraiment de fond sérieux, j'allais pas à ce cours pour devenir acteur, travailler mon jeu, comme une sorte de club de quartier où on y va et où on se retrouve tous entres amis où on rigole entre nous.

 

JT : Le personnage autobiographique d'Ahmed, Malik, étant intéressé par une carrière dans le cinéma, la réalité est donc une belle continuation du film....

M-C M-S : Oui, Ahmed a su faire de bonnes rencontres.

 

SpeedWeb : Et pour le personnage de Camélia (de famille juive), amoureuse d'Ahmed dans le film ?

AD: Holala...à chaque fois, j'espère qu'on va me passer cette question, il va falloir que je me prépare à y répondre. Alors, le personnage de Camélia, et bien, il y a vraiment eu une élève de religion juive dans ma classe mais je n'ai pas eu d'histoire sentimentale avec cette camarade de classe. J'ai réellement eu une histoire sentimentale avec une Camélia durant mon année de seconde, du coup on a voulu le retranscrire, comme la somme de personnage qu'est Ibrahim. Après, dans le film, on ne me voit jamais très proche avec elle, ça passe toujours par des regards, on se cherche un peu parce que moi en seconde, je me rappelle étant comme ça, je ne voulais absolument pas par exemple, quand on devait se voir, qu'on nous remarque ensemble dans la rue, elle avait peur par rapport à ses parents. C'était très délicat, son papa ne voulait absolument pas qu'elle sorte avec aucuns garçons, alors un garçon noir, ça paraissait un peu plus compliqué pour elle et je me rappelle que c'était assez marrant, on se parlait beaucoup...Pour moi, il paraissait inimaginable de savoir qu'une personne de religion juive et une personne de religion chrétienne ou bouddhiste, que ce choc des cultures soit tout de même très grave, et pourtant, là où je vis, je fais souvent face à ce genre de situation, et on ne s'en rend pas compte à quel point...c'est presque une forme de racisme pure sans vraiment en être. J'avais plein d'amis par exemple qui n'ont rien à voir avec ça mais qui sont turcs et qui disent qu'ils sont obligés de se marier avec un autre turque parce que les parents ne veulent qu'aucuns de leur famille ne se marie avec un arabe, qu'aucuns ne se marie avec un blanc ou un noir, ils veulent absolument un turque et s'il leur ramène autre chose que ça, ils sont reniés et doivent partir, et n'ont plus de contact avec leur parent ; c'est assez sérieux et, dans le film, c'est dur de prouver que aujourd'hui, les différences raciales pèsent beaucoup encore.

 

JT : Comment s'est fait le casting? Parmi les jeunes est-ce qu'il y a beaucoup d'amateurs? D'élèves de théâtre?

Marie-Castille Mention-Schaar: Il y a un mix, il y en a qui n'ont jamais rien fait, il y en a qui ont fait des cours de théâtre mais qui n'avaient jamais participé à un film, il y en a qui étaient plus professionnels et qui avaient déjà tourné comme Wendy [Nieto] ou Noémie [Merlant]... Stéphane aussi...

 

SpeedWeb : Vous avez déjà joué dans un film? (Stéphane)

Stéphane Bak: Oui j'ai déjà tourné des tout petits rôles dans les Profs et les Gamins.

 

JT : Depuis combien d'années faites-vous de la scène?

S.B: J'ai commencé quand j'avais quatorze ans et maintenant j'ai dix-huit ans, ça fait donc quatre ans.

 

JT : Comment avez-vous commencé la scène?

S.B: La scène c'est une longue histoire et pour abréger j'ai commencé en jouant dans une petite scène qui s'appelait "le bronzo", qui n'existe plus, qui était en face du Comedy Club à Paris. Ensuite, j'ai joué un peu partout, j'ai fait les premières parties d'Anthony Kavanagh, Grand Corps Malade. J'ai un peu tourné et après j'ai fait un peu de télé, de radio... et puis j'ai joué dans un film de Marie-Castille et d'Ahmed.

 

JT : C'est donc votre premier grand rôle?

S.B: Oui, c'est mon premier vrai rôle, avant c'était des toute petites apparitions de comédien et là c'est ma première vraie expérience au cinéma et c'est plutôt une très bonne première expérience plutôt sympa. Il parait que le film était génial (rires).

 

JT : Vous avez réellement découvert en faisant ce concours-là la réalité de la Shoah ou bien vous aviez déjà quelques petites notions? (Ahmed)

Ahmed Dramé: Quelques petites notions historiques, quelque unes vraiment... Oui moi j'avais déjà entendu à l'époque parler de la Shoah mais dans la profondeur ce que c'était vraiment... la période historique j'en connaissais vraiment rien du tout de ce qu'ils ont vécu, ce qui c'est réellement passé, de la place de la France dans ce qui s'est passé, des situations politiques, on n'en savait vraiment rien. On entendait la Shoah on pensait directement aux camps de concentration, à l'extermination des juifs, mais dans la profondeur du sujet, on était quand même assez ignorants.

 

JT : Dans une scène vous entrez dans la salle effondré, ayant appris que le gouvernement français avait orchestré la déportation de Juifs, comment cela vous fait réagir maintenant à propos des propos de Zemmour ?

S.B: Moi je n'ai pas tellement d'avis sur ça mais ça fait longtemps que je n'écoute plus ce que dit Éric Zemmour parce que je ne comprends pas que ce mec puisse passer à la télé, à la radio. C'est complètement fou ce qu'il dit à chaque intervention alors je n'y prête plus attention, les gens devraient faire pareil, devraient zapper. C'est un peu flippant de voir que... bon après ça reste des sondages – moi on ne m'a jamais appelé pour des sondages donc je pense que c'est vraiment un petit groupe de personnes et on amplifie la chose – mais j'espère que le public se rend compte qu'il est totalement idiot.

 

JT : Parce que cette scène-là tombe pile dans l'actualité, qui l'a écrite?

A.D: C'est Marie-Castille, encore.

S.B: C'est ce génie oui.

 

JT : Vous aviez anticipé?

M-C.M-S: Pas du tout, non. C'est difficile d'anticiper ce genre de choses, ce genre de propos en plus. Je pense que Zemmour est un mec brillant intellectuellement mais qui met son intelligence au service de raisonnements et de propos qui sont effectivement tout sauf les miens. Ce n'est pas de l'antisémitisme, c'est une sorte de révisionnisme de dire que grâce à Pétain, plus de juifs ont étés sauvés que le contraire... Donc non, on ne peut pas anticiper ce genre de choses.

 

SpeedWeb : Quelle place laissez-vous à la musique dans vos films?

M-C.M-S: Une place importante.

S.B: Par exemple, dans la bande-annonce, rien que ça, les gens parlent très souvent de la musique ils disent qu'avec la musique il donne envie et que c'est hyper émouvant. Moi sans la musique je ne pleurerais pas.

M-C.M-S: oui la musique c'est important,  en plus mon père était compositeur de musique de films alors... (Il est de Lanester) Donc euh... la musique a une grande place. Après parfois on m'a reproché dans mes deux films avant de la mixer trop fort donc j'ai fait attention dans celui-là, de ne pas la mixer trop fort. Mais oui, beaucoup d'importance. Un film c'est 50% d'images, 50% de son.

 

SpeedWeb : Quel est votre avis sur la laïcité à l'école?

M-C.M-S: La laïcité c'est important tant qu'on ne devient pas extrémiste de la laïcité. Donc je trouve que c'est un principe – la loi de séparation de l'état et de l'église -... je pense que c'est une bonne chose mais qui a été fait pour ouvrir justement sur les autres religions, sur les autres cultures et pas pour fermer donc je pense qu'il faut toujours se souvenir de ça.

 

SpeedWeb : Et le port du voile à l'école, ça ne vous dérange pas?

M-C.M-S: Le port du voile n'est pas autorisé, déjà, à l'école.

 

SpeedWeb : Et par rapport à la première scène du film?

M-C.M-S: Oui, mais justement, elle rappelle que ça n'est pas autorisé et que c'est là où il faut faire attention de ne pas en venir justement à l'extrémisme de la laïcité. En l’occurrence cette jeune femme n'est plus élève alors, elle l'est administrativement mais elle n'est plus lycéenne et à juste titre, d'ailleurs et en plus elle a toujours respecté la loi donc c'est vrai que de pousser, voila, jusqu'au bout ce principe de laïcité alors qu'elle ne se sent plus élève, c'est là où ça devient plus compliqué.

 

SpeedWeb : Sur vous et le cinéma, pouvez-vous répondre chacun à quelles sont vos "idoles" dans le monde du cinéma? Avez-vous un modèle quand vous étudiez, qui vous a donné envie de vous lancer dans le monde du cinéma?

M-C.M-S: Euh... les histoires en fait. Moi je viens du monde des histoires donc c'est ça qui m'a toujours inspiré et pour devenir productrice et pour devenir scénariste et réalisatrice. C'est l'envie de raconter une histoire. Après mon idole, c'est Xavier Dolan. Mais pas seulement, c'est son cinquième film donc c'est mon idole dès le premier.

A.D: Moi, comme Marie-Castille, j'aime beaucoup les histoires au cinéma, le fait de pouvoir vivre les émotions rien qu'en regardant un film, de se sentir plus grand après avoir vu un film de vivre toutes ces émotions. Ce sont des choses qui me passionnent énormément. Je suis un grand fan de Denzel Washington et moi après ce qui me plaît avant tout dans le cinéma c'est surtout, je pense, la mise en scène d'un film, quand je parle de mise en scène c'est vraiment la façon dont c'est filmé, de la musique alliée avec l'image. Je suis vraiment un très grand fan de belles mises en scène au cinéma. J'ai vu le Dolan aussi, "Mommy", j'ai adoré, j'ai adoré la plupart des films de Nicolas Winding Refn, le réalisateur de "Drive". Je trouve par exemple que la mise en scène de Drive est très belle. J'aime beaucoup la mise en scène.

S.B: Alors moi c'est plus compliqué, je n'ai pas d'idoles dans le cinéma, il y a des gens que je respecte vraiment, mais je n'ai pas d'idoles comme ça. Mais après à travers la scène, faire rire, faire transmettre des émotions c'est ça qui est plus cool parce que grâce à ce film, je vois lors de certaines avant-premières il y a des gens qui nous disent "moi je te connaissait des sketches et du coup ça me fait bizarre de te voir faire un truc qui n'est pas comique" et du coup c'est ma vraie passion dans le cinéma, la scène c'est montrer qu'on peut faire toutes choses et être bon dans plein de choses. J'ai pas d'idoles mais j'aime bien Denzel comme Ahmed, j'aime bien Jack Nicholson, j'aime bien les films de Scorsese...j'aime bien DiCaprio, Pierre Richard... j'aime tous les gens qui sont dans les films de Marie-castille. Je suis très fan de comédies donc en France aussi, je peux aimer beaucoup de choses. Donc voilà je n'ai pas d'idoles mais des gens que je respecte vraiment.

Speed Web : Un film fétiche alors?

S.B: Un film fétiche? Alors là... Un film qui m'avait vraiment frappé, c'est "Dallas Buyers Club" avec Matthew McConaughey, franchement j'étais époustouflé par la performance du mec, pas forcément par le film mais par la performance de lui et Jared Leto qui sont incroyables dedans donc ça j'ai beaucoup aimé. Là dernièrement j'ai aimé "Gone Girl" que j'ai vu la semaine dernière et que j'ai préféré à "Mommy" mais bon, après je pense que je suis plus fan du cinéma américain mais "Mommy" je trouve que c'est très américain quand même. Mais alors un film fétiche... ah si! Mais ça n'a rien à voir c'est "This is It" avec Michael Jackson, je peux le regarder des centaines de fois juste pour Michael jackson et pourtant ce n'est pas du cinéma...

A.D: Alors moi j'en ai beaucoup, donc c'est très compliqué. Dans l'immédiat je vais citer "Mommy", ça reste le dernier film qui m'a le plus marqué de cette année et je pense que dans des futures années j'y repenserais toujours. C'est un film marquant, ensuite moi je suis fan de biopic alors dans mes films fétiches je vais mettre "Le Discours d'un Roi", "Hurricane Carter"... ça fait vraiment partie de mes films fétiches.

M-C.M-S: Moi je dirais "Lawrence d'Arabie" et sinon... tous les Louis de Funès.

 

SpeedWeb : Quel est votre genre cinématographique de prédilection?

M-C.M-S: Oulah! Aucun, à part les films d'horreur. Je ne suis pas très films "noirs" en fait. Sinon je n'ai aucun genre de prédilection. Encore un fois c'est la même chose: les histoires.

 

SpeedWeb : Était-ce vraiment Léon Zyguel qui dans le film est venu témoigner ?

M-C.M-S: Oui, c'est lui qui était venu dans la classe d'Ahmed et on a la chance qu'il soit encore parmi nous donc... il va encore dans les classes ou parler lors de conférences pour que les jeunes générations puissent entendre son témoignage. Ce n'est pas un acteur.

 

SpeedWeb : Et en fait, Stéphane, c'est une question un peu « con » mais est-ce que vous avez eu votre Bak Mention-Schaar?

(rires)

S.B: Ah ah, pas mal maisoui, c'est le seul bac que j'ai.

 Interview réalisée par Nans, Karel et Joris