Rencontre avec les acteurs du film: "Il a déjà tes yeux"

Il est 18h15, dans le restaurant "Ô Boulevard", quand nous rencontrons l'équipe de "Il a déjà tes yeux", composée des actrices Delphine THÉDORE et Marie-Philomène NGA et du comédien/réalisateur Lucien JEAN-BAPTISTE.

 

 

SPEEDWEB : Dans votre film, vous développez l'idée qu'il n'y a pas de communauté noire, mais qu'il y a des noirs des Antilles, des noirs d'Afrique, etc.

Lucien JEAN-BAPTISTE : Exactement, j'ai l'habitude de dire que ce qui unie les noirs, c'est le racisme dont ils souffrent.

Marie-Philomène a une culture, moi une autre, on s'apporte des choses. Je connais des noirs d'origine musulmane, il y a plein d'histoire, de parcours différents. Dans mon histoire, je devais être quelque part sur une île. Les Antilles ce sont des îles de mélange, il y a eu des indiens, des chinois, des africains. J'ai une partie de moi qui vient d'Afrique vendu par des noirs ou des blancs, parce que ce n'est pas la couleur qui compte, c'est l'esclavage qui est dégueulasse, on s'en fout que ce soit des noirs ou des blancs. J'ai eu une part de mes ancêtres qui a été déposé sur une île, ensuite il a eu esclavage, colonisation, départementalisation, après il avait besoin de main d'oeuvre en France. J'arrive à Paris et je croise Marie-Philomène qui a un autre parcours, ça se trouve c'est son ancêtre qui m'a vendu (rires).

Et puis le film n'est pas manichéen, ce n'est pas les gentils noirs contre les méchants blancs. Et ce n'est pas non plus les gentilles personnes qui essayent d'avoir un bébé, il y a aussi les célibataires qui sont là pour faire contre-poids. Le personnage de Delphine est une working-girl, parce qu'aujourd'hui est-ce normal qu'une fille soit payé 30% moins qu'un homme sous prétexte d'être femme ? Les nanas doivent alliés boulot et vie de famille, certaines se disent, moi c'est la carrière avant tout et après faut aller le chercher l'homme. Je voulais traiter d'autres choses que le couple noir qui adopte un enfant.

 

SPEEDWEB : Cela aurait pu être un enfant handicapé !

Lucien JEAN-BAPTISTE : Pourquoi pas, mais ils l'ont déjà fait avec "Intouchables". (rires) Ils ont parlé des différences comme ça.

 

TÉLÉGRAMME : Vous avez fait un film très coloré.

Lucien JEAN-BAPTISTE : Regardez ces fleurs ! (en désignant ses deux actrices)

 

TÉLÉGRAMME : Dans les tableaux, dans les tapisseries, dans les robes, presque du Almodovar.

Lucien JEAN-BAPTISTE : Non du Lucien, c'est lui qui m'a tout piqué, le salopard ! (rires) Je lui avais parlé de ça, il y a une trentaine d'années.

J'aime les contes, j'aime raconter des histoires à mes enfants et quand je regarde leurs livres, il y a toujours plein de couleurs et dans la vie, on les accepte ces mélanges de couleurs, sauf dans l'administration. Et les hommes qui veulent décider que la vie c'est une couleur de cheveux, on a vu ce que ça a donner. Les gens qui veulent fixer l'identité, ça finit mal.

 

SPEEDWEB : Vincent ELBAZ est exceptionnel. Vous l'avez laissé improviser ?

Lucien JEAN-BAPTISTE : Oui, tant que ça va dans la bonne direction. En partant d'un personnage presque classique, le mec sur le canapé, il évolue, il va être le parrain. Il réfléchit, c'est un homme libre.

 

SPEEDWEB : Et puis il retape la maison ! Je pensais qu'il allait tout foirer, tout casser, mais en fait il est bon.

Lucien JEAN-BAPTISTE : Si vous regardez bien, quand il casse le mur, il fait la carte de l'Afrique, mais ça c'est pour les "Cahiers du cinéma". J'ai dit "essayons de faire la carte de l'Afrique".

J'ai beaucoup appris avec Vincent sur l'aspect des "créneaux", du temps de parole de chaque comédien. L'autre jour, je répétais avec un comédien, il commence à parler et je suis rentré dans sa réplique. C'est à lui de comprendre ! Et ça, je l'ai appris de Vincent.

 

SPEEDWEB : Vous assistiez à une séance de votre film avant l'interview, on a crû un moment que vous ne l'aviez pas encore vu ! (rires)

Lucien JEAN-BAPTISTE : Ah non non. Il y a toujours des petits trucs qu'on regrette, une seconde de plus par ci, par là. Des histoires de montage... On a toujours des regrets, prenez "Gravity", il a coûté 100 millions de dollars. "Turf" a coûté 23 millions d'euros. Mon film a coûté 5 millions d'euros, j'aimerais bien qu'on me donne 100 millions de dollars. Après l'argent ne fait tout, c'est clair, mais on te dit, c'est "7 semaines de tournage". Aux États-Unis, les enfants n'ont pas de limite horaire. En France, on tourne deux fois une demie-heure heure avec une demie-heure de pause au milieu pour le bébé. Moi au bout d'une heure, j'étais déjà dans l'excuse auprès des parents...

 

TÉLÉGRAMME : Depuis "La Première Étoile", vous n'avez pas trop de problèmes à financer vos films ?

Lucien JEAN-BAPTISTE : Pour "30 degrés", je n'ai pas eu de problèmes, mais le film n'a pas marché. Pour "Dieurmerci!", j'ai eu des problèmes, parce que le cinéma - vous allez apprendre plein de choses aujourd'hui - c'est le "coup d'avant". On te finance selon ce que tu as fait avant. "La Première Étoile" a très bien marché, donc on m'a donné beaucoup d'argent pour le suivant, le suivant n'a pas marché donc on m'a donné moins d'argent. Votre cote descend et monte en fonction des entrées. Et comme le troisième film n'avait pas très bien marché, mais que le sujet leur plaisait, j'ai eu 5 millions d'euros. Alors que le deuxième, j'avais eu 8 millions et 2 millions pour le premier.

 

SPEEDWEB : Pour rebondir là-dessus. Vous pouvez nous informer sur vos projets ou cela dépend du succès de ce film ?

Lucien JEAN-BAPTISTE : Je fais "La Deuxième Étoile", c'est un scoop ! Sortie fin d'année 2017.

 

SPEEDWEB : Je vous ai connu dans "Caméra Café" et surtout pour vos rôles de doublage, notamment dans "Dr House". Vous continuez à en faire ?

Lucien JEAN-BAPTISTE : Effectivement dans "Dr House" je faisais Omar Epps et je dois le doubler prochainement dans une nouvelle série.

Mais prenez le micro les filles !

 

OUEST-FRANCE : Justement, parlez-nous de vos carrière.

Delphine THÉODORE : J'avais joué dans "Dieumerci!". J'ai fait du théâtre avec Zabou Breitman, qui est dans le film. J'avais travaillé pour la télévision et avec Riad Sattouf, Éric Judor. Et là, j'ai fait une série pour France 2 qui s'appelle "Caïn" qui sera diffusée au mois de mars.

Marie-Philomène NGA : Je ne vais pas parlé de mon parcours au Cameroun. J'ai fait mes études au Conservatoire dramatique de Lyon avec un premier prix de diction ! (rires).

C'est assez kiffant de travailler avec un acteur qui vous dirige, il vous met à l'aise, il sait vous orienter.

 

SPEEDWEB : Justement votre assistant-réalisateur a un rôle crucial, puisque vous jouez et réalisez en même temps.

Lucien JEAN-BAPTISTE : Les acteurs doivent comprendre qu'ils vont avoir un acteur qui est là avec eux et qui va disparaître et qu'ils iront voir pour le questionner sur leur scène.

Marie-Philomène NGA : Je me souviens d'une de tes phrases : "t'inquiète pas", je serai derrière toi, si je te dis c'est nickel chrome, c'est nickel chrome".

Delphine THÉODORE : Sur "Dieumerci!", tu me donnais les répliques et tu as avais le combo* dans la main.

 

SPEEDWEB : Et vous avez des projets ?

Delphine THÉODORE : J'avais fait une série qui s'appelle "Dring" et qui va être adapté en long métrage.

Marie-Philomène NGA : J'ai travaillé pour TF1 sur "Une famille formidable à la réunion". Des courts métrages, beaucoup de musiques et de l'écriture par ailleurs et des concerts.

 

SPEEDWEB : Vous vivez vos activités de chanteuse et comédienne à parts égales ?

Marie-Philomène NGA : Il n'y a pas de séparation, c'est un tout. Je repense à ce que tu disais au début Lucien. Tu prends un petit blanc, tu le fais grandir en Afrique dans les mêmes conditions, il dansera mieux qu'un africain.

Lucien JEAN-BAPTISTE : Tu sais quand on dit que "les noirs ont le rythme dans la peau" ou "ils dansent mieux", mais alors quid de la présence des noirs dans les grands ballets ? Sous-entendu le blanc ne sait pas danser ! Depuis toujours les blancs dansent, dans toutes les cultures, on danse, on fait de la musique.

La "culture black", c'est quoi la "culture black" ? C'est les beaux chants indiens de Marie-Philomène, c'est le rap de Joey Starr ? Il n'y a plus de pays, c'est la "culture black". J'ai failli être victime de tout ça. J'ai grandi en banlieue, donc ma culture ce serait le hip-hop ? T'es pas obligé... Il y a eu un grand compositeur classique, le chevalier de Saint-George, qui était à la cour, qui était noir et qui composait des trucs magnifiques et si on lui avait dit : "tu es de la culture black !" ? C'est comme les trucs attribués aux femmes.

 

SPEEDWEB : Merci à vous.

* le combo est un écran qui permet de visionner sur le tournage la scène qui vient d'être filmée.

 Maël et Sören - décembre 2016