Disiz, en toute simplicité

De passage en Bretagne, à Quimper, pour être précis, Disiz a accepté de rencontrer un groupe de jeunes du territoire, Jojo et Mathias de Speedweb. Le résultat, un long entretien, sans langue de bois et un Disiz vraiment ouvert à la discussion.

 

Artiste aux multiples facettes, depuis une quinzaine d’année on a pu te voir jongler entre écriture, musique, théâtre, cinéma, tu as aussi énormément voyagé. La culture c’est primordiale comme source d’inspiration non ?

Je pense que oui, pour moi un artiste c’est une éponge, il faut t’imbiber de plein de choses, l’art notamment. Dans l’art il y’a la peinture, la littérature, le cinéma mais il y a aussi la vie, la vraie vie, c’est-à-dire les voyages, les rencontres et avec toute cette matière t’essaie de construire ton propre art. Donc oui, la culture c’est essentielle mais attention, pas qu’en tant qu’artiste, surtout en tant que personne

 

Tu cites Pialat dans extra-lucide, tu fais une chanson sur le film "menaces" dans rap machine... Le cinéma est-il une grosse source d'inspiration pour toi?

Une source extrêmement importante, fils unique ayant vécu seul avec ma mère le cinéma et la littérature m’ont permis de rompre avec l’ennui étant petit. C’est une échappatoire, tu t’évades de là où tu peux être donc oui j’ai toujours été attiré par le cinéma mais de moins en moins.

 

Pourquoi ?

En fait, il n’y a pas tant de bon films que ça, c’est une industrie puissante qui sort énormément de films mais peu de chose bien.

 

Peux-tu nous parler de ton expérience en tant qu'acteur dans "dans tes rêves" mais aussi au théâtre dans Othello? Bonne ou mauvaise expérience ?

Toute expérience est bonne car elle te permet d’apprendre. Pour le cinéma, c’était un premier rôle à la fois dans ma vie et à la fois le 1er rôle dans le film, entouré de très bons acteurs, j’ai rencontré plein de gens, donc avoir la chance de faire un film c’est vraiment unique.
Pour le théâtre, de tout ce que j’ai pu faire (littérature, musique ou autre) c’était la chose la plus enrichissante dans l’expérience de comédien mais aussi la plus dure, c’est incomparable. En plus c’était Shakespeare « Othello » aux cotés de Denis Lavant, un monstre du théâtre et là tu ne peux tricher ou venir et faire pâle figure. Moi je n’avais pas de formation de comédien, j’étais obligé d’y mettre une énergie sincère et c’était très prenant. Othello c’est le rôle de quelqu’un manipulé qui devient jaloux passant du doute à la folie et ça il fallait le jouer à fond tous les soirs, c’est extrêmement prenant.

   

Dans ton dernier album « Rap Machine » tu reviens un peu à l’essence du rap, quelques points sur les « i » dans certains de tes textes. Est-ce que c’était une volonté de replacer les choses à leurs places, quel est ton avis sur l’évolution du rap ?

En France, pour moi, il n’y a pas d’évolution du rap dans le sens d’un « ancien » ou d’un « nouveau » rap, il y a des différences d’âge mais pas différents courants. Le rap français, comme la musique française et tout ce qui relève du divertissement français (j’inclus même la télé dedans) est complexé de façon générale  par ce que font les anglo-saxons et là je fais une généralité volontaire. Mis à part quelques individualités qui se démarquent, que ce soit les émissions télés, le rap français, un certain type de cinéma, même les « yéyés » (et là ce n’est pas ma génération) prenaient les standards américains et faisaient la même chose, « noir c’est noir » / « black is black ».
Contrairement aux anglais qui ne sont pas complexé via à vis des américains, ils ont leur propre style quand nous on fait exactement la même chose. Donc pour moi il n’y a pas de nouveau rap.

 

Un rap moins étudié, moins culturel ?

Ouais mais comme aux E.U, tu prends la « trap », la « dream music » c’est la même chose. T’as des mecs comme « Nass » qui étudiait les rimes à fond et d’autre non. Ça ne veut pas dire que c’est moins bien mais juste que c’est différents.
Ce que je critique le plus c’est surtout le manque de personnalité en France de façon générale et pas que dans la musique.

 

T’as une référence niveau rap actuel ? Ou quelqu’un avec qui tu aimerais faire un featuring ?

Tu sais, nous les rappeurs on est ultra mégalo et hyper orgueilleux, donc te dire une référence s’est compliqué car imagine que je te cite un nom et demain le type me clash...
Sinon en featuring j’aimerais en faire un avec Marvin Gaye, donc tu vois ce n’est pas un rappeur et en plus il est mort.
Aujourd’hui je travaille sur mon prochain disque qui sera moins rap que « Rap Machine » car je me suis affranchi de pas mal de code et j’aime faire ma propre « crèmerie ».

 

Ça veut dire quoi « s’affranchir de quelques codes » ?

Par exemple, se dire que si je veux chanter et pas rapper je peux aussi, se détacher des références qu’on peut tous avoir, également dans les thématiques abordées. C’est un peu ce que j’avais amorcé avec maladresse avec l’album «dans le ventre du crocodile » qui a été beaucoup mieux agencé avec « Translucide » et « Extra-lucide ».

  

J'ai entendu que tu écoutais beaucoup des sons de Joachim Pastor, un artiste aux consonances electro/techno. On peut s’attendre à un album un peu plus « electro/techno » ?

Ah c’est cool que tu connaisses Joachim Pastor ! Je travaille pas mal avec lui ! Alors, un album électro/techno ? Un peu ouais, par certains aspects mais il ne s’agit pas de venir et rapper sur des beats électros. Je l’ai déjà fait et j’aime bien mais là je suis à la recherche de quelque chose de différent, trouver mon propre truc et pour ça faut faire confiance à ses instincts et prendre le risque que ça déplaise.

 

Tu as mis en 2009 ta carrière musicale entre parenthèse, est-ce notamment dû à l’évolution d’un rap dans lequel tu ne te reconnaissais plus ?

Ce n’est pas que ça, J’ai commencé à rapper vers 12,13ans, rempli d’illusions, t’es dans l’amour de la musique, y’a beaucoup de naïveté. Puis une fois que tu mets le pied dans l’industrie et que tu te rends compte que c’est la vraie vie, t’as des tenants, des aboutissants, des compromis à faire, est ce que tu veux les faires ou non, puis il y a la jalousie des tiens...
Puis tu viens d’un milieu défavorisé donc des mécanismes se mettent en place, par toi-même d’ailleurs, t’as un peu honte de gagner de l’argent, en fait tu te sens plus proche du mal-être par rapport au succès que tu as plutôt que du bonheur.

 

Une ascension sociale difficile à gérer ?

Voilà ! Exactement ! Et particulièrement en France où l’argent est suspect. C’est-à-dire qu’un pauvre qui gagne de l’argent on va lui dire « T’es plus comme nous ! », bha si je suis comme vous, j’ai juste fait quelque chose qui fonctionne. Puis d’un autre coté on va te demander un tas de justification, ce qui fait que tout ça je l’ai très mal vécu. Je suis hyper sensible et j’avais plus de plaisir à faire ça donc j’ai préféré arrêter.
Il a fallu que je prenne du recul, du temps avant de me dire « finalement j’aime bien ce que je fais mais il faut que je l’aborde autrement » donc je me suis protégé, j’ai installé des sortes de « pare-feu » pour éviter ce genre de situation.

 

Aujourd’hui tu n’as pas l’impression que certains ne rappent que pour gagner de l’argent,  utilisant les clichés de la banlieue et sous vocodeur (comme aux E.U) car ils savent que ça va marcher ? Le système du rap business que tu dénonces n’est-il pas finalement à l’image de la société ?

C’est une vaste question mais en général, le rap français, fait majoritairement par des jeunes des quartiers populaires est aussi victime d’injustices. C’est-à-dire que pour passer à la radio, être intéressant pour l’industrie du disque il faut que tu correspondes à toutes les attentes qu’on a de toi. Si ce qu’on attend de toi en tant que jeune de quartier c’est d’être quelqu’un qui fascine par la violence, l’hypra sexualité, par le paraitre de richesse, si pour obtenir ton job on te demande de t’habiller comme ça et bien tu vas t’habiller comme ça. Si on attend de toi que tu fasses le babouin et si c’est la seule place qu’on a donné dans la pièce de théâtre c’est beaucoup plus difficile de réussir en faisant autre chose.

 

C’est un peu ce que tu expliques dans la chanson « toussa toussa » et particulièrement dans le couplet des « Fucking Monkey » ? Correspondre aux critères sociaux ?

Oui voilà, mais moi aussi je fais le « babouin », on est obligé, il faut des titres pour la radio donc tu te poses des questions. C’est aussi mon gagne-pain. Je pensais aussi à ma « p’tite maman » qui va au travail, elle aussi elle doit supporter les contraintes de son travail, elle fait des compromis, donc tu ne peux pas être dans ton truc d’enfant « je fais ce que je veux », ça, ça marche quand tu commences. Pour autant il fallait que j’arrive à faire des titres sincères un peu formater mais sans être  trop loin de mon univers.
C’est comme lorsque tu te présentes le jour d’un entretien, tu ne peux pas y aller avec ton jogging du PSG sinon tu ne décrocheras pas ton job, donc moi c’est pareil avec la musique. J’essaie de faire une musique qui correspond aux gens auxquels je m’adresse.

 

Est-ce que l’arrivé d’internet a changé quelque chose à ta profession ?

Oui, je suis un ressuscité grâce à internet, je viens d’une époque où si tu n’es pas à la radio tu n’es nulle part. Maintenant avec internet, c’est la désintermédiation, je balance un son sur internet et je peux voir si ça plait. La par exemple sur « Rap Machine » aucun titre n’est rentré sur une radio majeure et pourtant je fais une tournée, et ça sans internet c’est impossible, donc oui c’est appréciable.

 

Certains disent qu’internet réduit l’affluence des salles de concert ?

Moi à l’époque où je passais beaucoup en radio je remplissais moins mes salles qu’aujourd’hui. Avec internet tu as un rapport direct avec les gens.

 

Mais du coup tu es confronté directement aux commentaires des gens ?

 Et c’est tant mieux, les commentaires n’influences pas ma musique, sinon je n’aurais pas fait « Rap Machine ». Avec « Lucide », « Extra-Lucide », « Translucide » j’étais sur un style particulier puis je suis revenu aux fondamentaux et je sais que certains ont été déroutés.

 

Quelle est la chanson dont tu es le plus fier ?

Ce n’est pas de la fierté, mon curseur c’est d’être touché par ce que j’écris. Alors oui je sais c’est mégalomane car j’écris, je lis et je suis touché par ce que j’écris. Mais si on va plus au fond, ce qui me touche, c’est d’arriver à écrire ce que j’ai au fond de moi,  le sortir et me rendre compte que j’avais ça à l’intérieur, ça peut même faire mal au cœur.
Donc les deux morceaux qui m’ont le plus touché c’est « Spirale » et « Les moyens du bord », ce que j’aime dans spirale c’est qu’il y a deux états qui ne sont pas forcément en contradiction. C’est poreux, deux visions de vies différentes, c’est vraiment le morceau qui me touche le plus.

 

Aurais-tu un message pour la jeunesse ?

Non, je n’ai pas de message à la jeunesse, quand j’étais jeune je n’avais pas envie d’écouter les messages qu’on avait pour moi. Quand tes jeunes tu penses tout savoir etc.
Le message il doit être dans le sous textes, il est dans ma façon d’écrire.

 

Jojo et Martin